Washington invoque la sécurité nationale et force Anthropic à suspendre son IA la plus puissante
Le fleuron américain de l'intelligence artificielle Anthropic a été contraint vendredi par son propre gouvernement de couper l'accès à ses modèles les plus puissants, trois jours après leur lancement, Washington invoquant un risque pour la sécurité nationale dans une décision sans précédent connu.
Anthropic a annoncé suspendre ses deux nouveaux modèles, sa version très restreinte Mythos 5 et sa déclinaison bridée pour le grand public, Fable 5, afin de se conformer à une injonction tombée dans la soirée.
Washington a ordonné, au titre du contrôle des exportations, de couper l'accès à ces modèles pour "tout ressortissant étranger, à l'intérieur ou à l'extérieur des États-Unis", y compris "les employés étrangers" d'Anthropic, selon le communiqué de l'entreprise.
Faute de pouvoir trier ses utilisateurs, Anthropic, déjà en conflit avec l'administration Trump, a annoncé devoir "brutalement désactiver" les deux modèles pour l'ensemble de ses clients.
Selon le média américain Axios, la directive émane du secrétaire au Commerce Howard Lutnick. Il aurait agi après avoir appris qu'une entreprise était parvenue à contourner les garde-fous mis en place pour ces modèles, réputés détecter et exploiter des failles de cybersécurité avec une rapidité et une acuité inédite
Sollicité par l'AFP, le ministère du Commerce n'a pas donné suite.
"Nous contestons que la découverte d'un potentiel contournement justifie le rappel d'un modèle commercial déployé auprès de centaines de millions de personnes", écrit Anthropic, qui veut voir dans l'affaire "un malentendu".
"Si ce standard était appliqué à l'ensemble du secteur, nous pensons qu'il mettrait essentiellement à l'arrêt tous les nouveaux déploiements de modèles" d'IA de pointe, ajoute l'entreprise, en première ligne de la compétition mondiale face à OpenAI, Google et le chinois DeepSeek.
Anthropic affirme travailler à rétablir "dès que possible" l'accès à ces modèles dernier cri, les autres restant opérationnels.
- "Acharnement judiciaire"? -
L'entreprise milite de longue date pour un encadrement public de l'IA: dans un essai publié mercredi, son patron Dario Amodei plaidait pour un régime d'audits obligatoires des modèles les plus puissants, inspiré de l'aviation civile, qui donnerait au gouvernement le pouvoir d'en bloquer le déploiement.
Mais cela doit se faire "dans le cadre d'une procédure légale transparente, équitable, claire et fondée sur des faits techniques", rappelle Anthropic. La directive de vendredi "ne respecte pas ces principes", dénonce l'entreprise.
"Je n'arrive pas à déterminer s'il s'agit d'un acharnement judiciaire (...) ou d'un excès de zèle sécuritaire. C'est tout simplement grotesque", a réagi sur X le chercheur Dean Ball, conseiller de la Maison Blanche sur l'IA jusqu'à l'été 2025.
"La sécurité et l'accès sont l'un comme l'autre des intérêts nationaux. Ce soir, un seul des deux a eu voix au chapitre", a déploré Vilas Dhar, président d'une fondation philanthropique consacrée à l'IA.
Début juin, Donald Trump a fini par adopter un contrôle facultatif par le gouvernement des modèles les plus avancés, opérant un virage prudent de son administration jusqu'ici dominée par les opposants à toute régulation, accusée d'être un frein à la compétition avec la Chine
Lancé mardi, Fable 5 est le premier modèle rendu public appartenant à la classe Mythos, la gamme la plus avancée d'Anthropic. L'entreprise avait dévoilé l'existence de Mythos début avril mais restreint son usage à un consortium d'entreprises et d'institutions, le projet Glasswing, en raison de ses capacités pour mener des attaques de cybersécurité.
Fable 5 est bridé dans des domaines sensibles comme la cybersécurité et les risques d'attaque biologique et chimique. Sa version non bridée, Mythos 5, est réservée à quelque 200 entreprises, organisations et agences étatiques, désormais choisies "en collaboration avec le gouvernement américain", selon Anthropic.
La sécurité, dont Anthropic a fait un argument commercial central, l'oppose déjà à l'administration Trump. Début mars, le Pentagone a rompu ses contrats avec l'entreprise, désignée comme un "risque pour la chaîne d'approvisionnement". Anthropic, dont les modèles étaient les seuls accrédités secret-défense, a saisi la justice: elle affirme avoir été sanctionnée pour avoir refusé que son IA serve à la surveillance de masse ou à des armes autonomes.
Valorisé près de mille milliards de dollars, Anthropic a annoncé en juin avoir déposé son dossier d'introduction en Bourse, tout comme son rival OpenAI.
L.Keller--HHA