Avec l'affaire Orélien, l'édition française face à sa première crise liée à l'IA
Sous le choc des accusations portées contre le romancier Thélyson Orélien, le monde de l'édition est confronté à sa première crise liée à l'IA, qui va l'obliger à débattre de la place grandissante de cette technologie dans le processus de création littéraire.
Cette affaire "est inédite en France mais elle n'est certainement pas la dernière", prévient Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS et co-auteur de "L'histoire culturelle de l'IA", récemment parue.
"Il va falloir que le monde du livre s'habitue à l'IA", ajoute-t-il, comme l'a fait celui de l'image ou de la vidéo ces dernières années.
"Un véritable débat est nécessaire", souhaite aussi l'écrivain Philippe Claudel, président de l'académie Goncourt, interrogé par l'AFP.
En attendant, le monde feutré de la littérature, adepte du temps long, se voit bousculer "par l'emballement", selon un éditeur, provoqué par les accusations lancées lundi par un compte anonyme contre l'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, soupçonné d'avoir eu recours à l'IA pour écrire son roman "C'était ça ou mourir", l'un des best-sellers de la rentrée littéraire.
"Face à une telle mise en cause, il faut rester très prudent" car "de nombreuses questions se posent", estime Philippe Claudel. "Qui est derrière ce compte anonyme ? Pourquoi maintenant ? Dans quel but ? Quelle est la fiabilité des outils de détection de l'IA utilisés ?", énumère-t-il.
Autant de questions qui vont agiter le secteur à l'approche des grands prix littéraires de l'automne, dont le Goncourt proclamé le 4 novembre, alors que Thélyson Orélien est présent dans toutes les sélections.
"Jusqu'à preuve du contraire, le processus ne change pas et son livre sera jugé par les jurés sur sa qualité", précise Philippe Claudel.
- "100% humain" -
Au-delà de cette affaire, Alexandre Gefen appelle à sortir de "l'ère du soupçon" pour admettre que l'IA "est désormais dans le processus de création des oeuvres". "Tout comme on ne demande pas à un écrivain de se priver de sa bibliothèque, de ses lectures, de ses tics d'écriture...".
Selon lui, "le bon écrivain sera celui qui écrira des choses originales", que ce soit avec ou sans l'IA.
Pour le chercheur, les éditeurs sont désarmés pour s'assurer qu'un texte qui leur est soumis soit "100% humain". Car il est possible, "en quelques minutes, d'humaniser un texte généré par une machine".
"L'IA doit être considérée comme un outil, qui peut aider un créateur à créer", estime aussi Frédéric Martin, le directeur-général des éditions Robert Laffont. De toutes façons, "il ne peut pas y avoir de bon texte s'il n'y a pas un bon auteur derrière", affirme-t-il à l'AFP.
Robert Laffont innovera en publiant début 2027 un roman écrit par Sébastien Bailly avec l'aide de l'IA.
Cet amateur de nouvelles formes d'écriture "a voulu jouer avec l'IA" : elle a généré une première version de son roman, qu'il a ensuite travaillée et soumise à la relecture des éditeurs, explique Frédéric Martin. Dans la version finale, qui sera précédée d'un avertissement aux lecteurs, il ne reste qu'environ 2% du texte initial de l'IA, selon lui.
En revanche, d'autres écrivains bataillent farouchement contre l'IA. A l'image d'Abel Quentin qui, dans "Sanctuaires" (Editions de l'Observatoire), publié en mai, propose de "sanctuariser" des mondes sans IA générative, comme des oeuvres (livres, films...) siglées "100% humaines". Un appel également partagé par d'autres auteurs comme Annie Ernaux, Pierre Michon ou Marie NDiaye.
"Nous ne devons pas avoir honte d'être humain", a proclamé Abel Quentin, en appelant à combattre "le pseudo-optimisme des technolâtres qui masque parfois un mépris de l'homme : trop lent, pas assez efficace, dont on ne cesse de comparer les +performances+ à celles de la machine".
L'inquiétude envers le développement de l'IA générative est partagée par des acteurs plus discrets de l'édition, comme les traducteurs, les correcteurs ou les illustrateurs, qui craignent pour la pérennité de leur activité.
F.Schneider--HHA