Dans un Cuba en crise, le rôle social des Eglises se renforce
Deux fois par semaine, plusieurs dizaines de Cubains patientent devant l'église catholique Santa Cruz de Jérusalem, à La Havane, dans l'espoir d'obtenir gratuitement des médicaments, alors que les services de santé sur l'île ne cessent de se détériorer.
Cuba traverse depuis six ans une grave crise économique sous les effets conjugués d'un renforcement des sanctions américaines et des faiblesses structurelles de son économie centralisée.
Les 9,6 millions d'habitants subissent des coupures électriques, des pénuries de nourriture et de médicaments, et une forte inflation. La situation a encore empiré avec les restrictions à l'importation de pétrole imposées depuis janvier par Washington.
Dans ce contexte, les Eglises, longtemps marginalisées par le gouvernement communiste, représentent une bouée de sauvetage pour une partie de la population alors que l'Etat n'arrive plus à répondre aux besoins.
Tous les mardis et jeudis, devant l'église Santa Cruz de Jérusalem, la distribution de médicaments commence à 09H30, selon l'ordre d'arrivée des bénéficiaires, qui doivent impérativement présenter une ordonnance. Les médicaments proviennent de dons de congrégations franciscaines et de laïcs vivant à l'étranger.
Juana Emilia Zamora, une retraitée de 71 ans, est venue car "il n'y a pas (les médicaments dont elle a besoin) dans la pharmacie" d'Etat près de chez elle.
"L'autre possibilité, c'est de recourir aux personnes qui en vendent (sur le marché noir), mais les prix sont très élevés", raconte la septuagénaire qui reçoit une retraite de 2.000 pesos (environ 4 dollars).
Lorsque la paroisse a commencé à distribuer des médicaments gratuits en 2022, une ou deux personnes venaient chaque semaine demander de l'aide, se souvient Gretel Agrelo, une laïque de la paroisse.
Mais désormais jusqu'à 300 personnes, surtout des personnes âgées, s'en remettent à l'Eglise. "La situation s'est aggravée" et "nous n'avons pas suffisamment" de médicaments pour répondre à la demande, se désole l'assistante paroissiale.
Le frère Luis Pernas, un des prêtres franciscains de l'église, déplore qu'un nombre croissant de Cubains se retrouvent "privés du minimum pour vivre", sur fond de hausse de la pauvreté et des inégalités.
- Relation compliquée -
A Cuba, l'Eglise catholique a longtemps entretenu une relation compliquée avec la révolution socialiste menée par Fidel Castro: en 1961, ses oeuvres sociales ont été confisquées par l'Etat, soucieux d'avoir la main sur l'éducation et la santé.
La fin de l'athéisme d'Etat dans les années 1990 et les crises économiques ont cependant renforcé les prérogatives sociales des institutions catholiques au fil des ans. Sans compter le rôle de médiateur joué de longue date par le Vatican entre La Havane et Washington.
C'est d'ailleurs l'Eglise catholique et son ONG caritative Caritas qui ont été chargées par Washington de distribuer 9 millions de dollars d'aide humanitaire américaine envoyée depuis janvier aux sinistrés de l'ouragan Melissa qui a frappé l'est de l'île en 2025.
Face à la crise, les congrégations protestantes ne sont pas en reste.
Trois fois par semaine, quelque 400 personnes se rendent à l'église baptiste Nazareth du quartier de La Vibora, à La Havane, pour assister au culte. Elles peuvent ensuite déjeuner sur place et recevoir une consultation médicale.
"La majorité sont des personnes âgées qui vivent seules ou dont la famille a peu de ressources", explique à l'AFP le pasteur Karell Lescay, un pédiatre de 52 ans.
Il y a deux ans, son équipe a commencé à préparer un repas pour "90 personnes", mais le nombre de bénéficiaires a explosé ces derniers mois en raison de "l'effondrement économique" du pays, explique-t-il.
"En cette période tellement difficile (...) l'Eglise est là, solide, forte", se félicite Aleida Rodriguez, 84 ans, qui attend d'être reçue par le médecin. Face à la détérioration des services de santé et de transport, une telle consultation "est une aide très importante", confie-t-elle.
Une bonne odeur de cuisine envahit les lieux. Haricots noirs, riz, viande et salade de chou: sans l'aide de l'église, les bénéficiaires ne pourraient jamais avoir accès à un tel repas. D'autant que l'Etat ne parvient plus à garantir la "livreta", ces denrées de base vendues à la population à prix subventionnés.
Les aliments et les médicaments fournis proviennent de dons de Cubains vivant sur l'île, explique le pasteur. Mais faire fonctionner cette distribution reste un "énorme défi" face aux coupures d'électricité et à l'inflation, souligne-t-il.
O.Rodriguez--HHA